COMMÉMORATION

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NAISSANCE ET AFFIRMATION D'UN COMÉDIEN :

Charles Boyer au théâtre

(Exposé présenté par Guy Chassagnard en l'absence de la conférencière, souffrante.)

Bonjour,

Vous voudrez bien excuser mon intervention de conférencier intérimaire, en l’absence de la conférencière prévue, fortuitement souffrante. Intervention faite à partir de notes hâtivement mises en forme pour évoquer devant vous la montée de Charles Boyer sur les planches et sa rencontre avec ses premiers succès de comédien.

Notre héros est, comme vous le savez, né à la fin du XIXe siècle, quatre ans seulement après que les frères Lumière aient procédé à la leurs premières projections cinématographiques. Son lieu de naissance : la Maison Boyer père & fils, boulevard Labernade – aujourd’hui de Juskiewenski.

Charles Boyer a fréquenté les classes primaires de l’Institution Jeanne d’Arc, puis celles du Collège Champollion ; et obtenu son baccalauréat à Cahors. Son père aurait voulu, dans sa jeunesse, devenir avocat. Sa mère, devenue veuve, transféra les ambitions passées de son mari sur son fils.


1917. – Il est ainsi formellement convenu que Charles fréquentera la Sorbonne de Paris pour y acquérir les diplômes de philosophie nécessaires au professorat.

« — Cette perspective n’avait rien pour moi que de fort plaisant, dira plus tard l’intéressé. Je ne connaissais pas Paris, et j’étais enchanté de faire sa connaissance. En outre, vite oublieux des douces années passées à Figeac, je n’étais pas fâché, et il me paraissait urgent de vivre une existence plus libre et plus mouvementée. Enfin, j’étais bien décidé à m’introduire dans les milieux de théâtre et, le cas échéant, à tenter ma chance… »

Parti chercher la gloire et éventuellement la fortune dans la capitale, Charles Boyer se voit d’abord contraint de résoudre les plus simples problèmes d’intendance, à savoir trouver une chambre à prix mo­déré et des repas à prix raisonnable. 

La faculté occupe ses journées, l’oubli volontaire d’un repas lui permet souvent de passer la soirée au « pou­lailler » d’un théâtre parisien. 

« — Le hasard me fit rencontrer toutefois, quelques jours après mon arrivée à Paris, alors que je déambulais sur le boulevard Saint Michel, mon compatriote Maurice Escande. Après les exclamations d’usage, je me hâtai de lui faire part de mes secrètes ambitions. Escande, qui était déjà très lancé, me fit la grâce de m’écouter et poussa même l’amabilité jusqu’à me proposer de me donner mes premières leçons de diction… »

« Étudiant » studieux en philosophie, Char­les Boyer devient donc « Apprenti comédien ». Les jours, les semaines, les mois passent entre la réalité de la philosophie et l’espoir du théâtre. 


1918. - Arrivent les vacances d’été 1918. Charles Boyer retourne près de sa mère, à Figeac. On tourne alors à Decazeville un film consacré à une œuvre d’Émile Zola, intitulé Travail. Le futur French Lover fréquente le lieu de tournage, où Raphaël Duflos lui donne un rôle de figurant, lui prodigue quelques conseils et l’encourage à présenter sa candidature au Conservatoire de Paris., 

La rentrée scolaire ramène Charles Boyer en faculté. Mais ses motivations culturelles et professionnelles ont évolué. S’il continue à se rendre à la Sorbonne, c’est plus poussé par un goût bien naturel de s’instruire et de ne pas déplaire à sa mère, qu’avec la conviction d’embrasser un jour la carrière universitaire. 

«  – A dix-neuf ans, dira-t-il, j’étais à la vérité très exactement fixé : je me consacrerais désormais au thé­­â­tre et à rien d’autre qu’au théâtre. » 

Grâce à la complaisance de quelques amis introduits dans les milieux théâtraux, Charles parvient à décrocher quelques petits rôle sur les planches parisiennes ou… de province. 

« — On me demanda un jour de jouer L’Arlésienne, à Orléans. J’acceptai, bien entendu. On m’y confia le rôle de Fréderi. J’étais tellement ému de cet honneur qu’au moment d’entrer en scène, au premier acte, je perdis soudain tous mes moyens. 

« À peine avais-je ouvert la bouche qu’un cri rauque, quasi inhumain, en sortit me faisant rougir jusqu’à la racine des cheveux sous mon maquillage. J’en restai aphone jusqu’à la fin de la représentation… »

Dans les mois qui suivent, les petits rôles dans les tournées secondaires se multiplient cependant ; se multiplient aussi les absences à la Sorbonne dont finalement Charles Boyer sortira sans diplôme, par la petite porte de la désertion. Mais, comble de bonheur, ceui-ci parvient à trouver un rôle au théâtre Sarah-Bernhardt où l’on doit représenter La jeune fille aux joues roses, de François Porché, avec le concours de Simone, actrice vedette et metteur en scène.

« — On me confia deux rôles. Mais deux rôles ne com­portant pas plus de cinq lignes chacun. J’avais toutefois la grande satisfaction de gagner dix francs par soirée – soit du vingt sous la ligne… J’avais tellement envie de bien faire et j’étais tellement intimidé que je fus simplement détestable.  

«  Pour tout arranger, mon accent méridional se livra à une contre-offensive  des plus fâcheuses. C’était complet, comme vous voyez. »

Avant le lever de rideau de la « générale», Simone prodigue à chaque acteur ses encouragements, réservant à Charles celui-ci : « Gueulez, mon Ami, gueulez, car vous avez une voix sourde que c’est une horreur ! »  

Au tomber du rideau elle lu dit encore, en guise de conseil : « — Je ne voudrais pas vous décourager, mon cher Boyer. Mais croyez-vous de votre intérêt de persévérer dans la carrière théâtrale ?… »

Malgré la douche écossaise qu’il vient de subir, Charles Boyer se refuse à abandonner le théâtre qui, pour l’heure, n’a que faire de lui. Il s’entête à rechercher les petits rô­les, à apprendre par cœur les répliques les plus compliquées, à masquer son accent du terroir lotois, à combattre ses moments de panique, bref à devenir peu à peu un acteur con­firmé.

« — Je recommençai bientôt à participer à de petites tournées en province. On m’engageait surtout en con­sidération de ma mémoire qui, à cette époque, était assez remarquable. Une nuit me suffisait pour apprendre un rôle et j’étais, en outre, capable à l’occasion de souffler le leur à mes camarades de scène. »

Ainsi vécue, l’année 1919 ne manque pas d’attrait pour Charles Boyer, même s’il rate, cette année là, son entrée à la Comédie française. Assistant à une représentation de la noble compagnie il trouve à l’affiche le nom de Victor Francen, ami de son propre ami Raphaël Duflos. 

Reçu dans la loge de l’acteur, déjà renommé, l’étudiant bénéficie de quelques conseils et, surtout, d’un encouragement appuyé pour se présenter à une audition. Charles Boyer a toutes les chances d’être admis, mais un certain Pierre Fresnay condamne, sans appel, son inexpérience.

Selon la légende – et il faut admettre une fois pour toutes que la vie des stars est toujours riche de légendes – le futur acteur prend, de rage, la seule «cuite» de sa vie : au vin de Bourgogne ; ce qui le dégoûtera à jamais des crus de l’une des régions vinicoles françaises pourtant des plus appréciées.

Nouvelles tournées en province pour Charles Boyer.

« — Avant de repartir en vacances chez moi, à Figeac, je jouai à Bergerac Les Romanesques, puis encore L’Arlésienne. J’y manifestai quelques progrès et bénéficiai du succès de la représentation…

« À la demande du directeur du théâtre, nous décidâmes de jouer, le lendemain, Le Flibustier. Je ne savais pas le premier mot du rôle, mais je n’eus aucune peine à l’apprendre dans la nuit. Le matin, une autre difficulté se présenta ; Yvonne Ducos, vedette de no­tre troupe, fut rappelée d’urgence au Français. »

Il fallut lui trouver une remplaçante — en la personne d’une jeune fille qui, à défaut d’autres qualités, avait le physique de l’emploi. Elle parut le soir même sur la scène, à la grande joie de tous.

« — Défense avait été faite, cependant, à notre vedette d’ouvrir la bouche sous quelque prétexte que ce fût. Nous improvisâmes ou récitâmes son texte à tour de rôle et la représentation s’acheva tant bien que mal. »


1919. - À vingt ans, Charles Boyer continue à fréquenter, à ses propres frais, les salles de théâtre parisiennes. À la dixième représentation de Samson d’Henry Bernstein, l’acteur vedette, Lucien Guitry, manifeste l’envie de connaître ce jeune hom­me attentif, mais discret, qui se trouve tous les soirs dans la salle. Le jeune spectateur est donc admis, tout intimidé, dans la loge du Maître. 

« — Il me dit différentes choses qui entrèrent dans ma façon de penser et de jouer tout au long des années qui suivirent. Il souligna notamment que le public se montre toujours assoupi en raison du ronronnement que font naître les acteurs par leur jeu monotone et répétitif. 

« — Vous n’avez pas le droit, me dit-il, si vous êtes un acteur, digne de ce nom, de dire deux fois « Bonsoir » de la même façon. »

À 20 ans, Charles Boyer aurait dû normalement faire son service militaire. Il en est dispensé en raison d’une décision gouvernementale de ne pas appeler les conscrits de l’année 1919. Vingt ans plus tard, c’est en « volontaire » que notre comédien se présentera à la grille de la caserne d’Agen…


1920. - Charles Boyer suit depuis plusieurs mois les cours du Conservatoire, suit encore ou ne suit plus ceux de la Sorbonne (qui sait ?), lorsque se produit un événement inattendu, mais lourd de con­séquence pour sa jeune vie d’acteur. Le théâtre des Champs-Élysées annonce à l’affiche Les jardins de Murcie, avec un certain Romuald Joubé en premier rôle. 

Le matin même de la « Générale », l’acteur est victime d’un malencontreux malaise qui le fait s’aliter d’urgence. La représentation va être annulée quand survient Philippe Hériat – qui voit dans l’incident un moyen d’aider son ami Boyer.

Au directeur du théâtre, Hériat vante les mérites de ce jeune acteur, peu connu du public mais plein de talent, qui est capable d’apprendre un rôle en quel­ques heures seulement. Charles Boyer se trouve en conséquence enfer­mé dans une loge, un livret complet à la main. 

Sans même connaître les acteurs et les actrices de la pièce, sans la moindre répétition, notre étudiant apprend son rôle et tous ceux que comportent le livret. Si bien qu’au metteur en scène, particulièrement stressé par son futur « échec » du soir, qui lui demande de faire quelques coupes dans son texte, il répond : 

« — Mais je ne peux pas. J’ai appris tous les rôles et la moin­dre coupure me ferait perdre pied ! »

Maquillé hâtivement, doté d’un costume retouché au pied levé, Charles Boyer entre en scène sans paniquer, tout en redoutant (il l’avouera plus tard) le pire. Jouant son rôle avec précision, sans grande noblesse mais sans la moindre erreur de texte, il lui arrive même, à plusieurs reprises, d’aider un partenaire défaillant. Le rideau tombe sous les applaudissements nourris du public. Paris vient de se doter d’un nouveau jeune Premier.

Autre point positif : dans la salle se trouve, ce soir là, un certain Firmin Gémier, metteur en scène à succès. Char­les Boyer va être contacté par lui, quelque temps plus tard, pour jouer un rôle important dans La grande Pastorale, pièce annoncée au cirque d’Hiver. Là encore survient une défection due à la maladie, mais avant l’impression des affiches.

« — La maladie des autres m’a porté chance… », avouera, plus tard, Charles Boyer. « Mais ce fut là ma première véritable création, et ce fut mon premier véritable suc­cès. A la suite de quoi Gémier me fit signer un contrat de cinq ans… »

La critique théâtrale est unanime pour vanter ses mérites. « M. Charles Boyer a joué son rôle avec une sincérité émouvante », écrit Robert de Flers dans Le Figaro. «M. Charles Boyer nous a tiré les larmes des yeux par la façon simple et sincère avec laquelle il joue le rôle de Ramsès », affirme Jean-José Frappa dans Comœdia.

Dans La grande Pastorale, Charles Boyer joue le rôle d’un jeune pâtre qui devient aveugle. Près de lui se trouvent d’autres artistes inexpérimentés appelés à devenir bientôt célèbres : Frédéric Duvallès, Charles Dullin, Rolla Norman, Marcel Vibert, Dullac.

Firmin Gémier étant passé au théâtre Antoine, Charles Boyer s’y retrouve, bientôt, dans la redingote d’un ministre pour la pièce de M. Arquillière, titrée La branche morte.

« Boyer dans un rôle de ministre fait oublier sa jeunesse à force d’autorité, de vigueur et de véritable talent », affirme Bonsoir en octobre 1920. Presque dans le même temps, Charles Boyer revient au théâtre des Champs-Élysées afin d’y jouer Les mille et une nuits, avec Andrée Mégard et Victor Francen.

Mais déjà, il a tenu son premier rôle dans une production cinématographique, une « marine » com­me on dit à l’époque, intitulée L’Homme du large. L’acteur de théâtre est ainsi devenu acteur de cinéma ; son nom de ville est désormais nom de scène et d’écran. 

Au directeur de théâtre, pressé de faire imprimer les affiches de La grande Pastorale, il a avoué o: 

« — Je garderai mon propre nom, mais Charles Boyer, cela ne me dit pas grand chose !… »

À noter que si L’Homme du large permet à Jaque Catelain de passer du rand d’artiste agréable, à celui de tragédien affirmé, elle ne contribue en rien au succès de Charles Boyer – que la presse oublie malencontreusement de citer… Celui-ci se jure alors de ne plus faire de cinéma…


1921. est l’année de l’épanouissement de la carrière théâtrale de Charles Boyer. Avec, tout d’abord, une succession de pièces jouées au théâtre Antoine : La branche morte, Kœnigsmark, La cigale ayant aimé, La Bataille – où Gémier joue le rôle d’un officier japonais que notre héros reprendra plus tard à l’écran. 

Avec aussi un accès d’humeur faisant soudain « sortir » notre jeune figeacois du Conservatoire. Prenant part au concours annuel de l’institution, Pierre Blanchar, Fernand Ledoux et Charles Boyer espéraient remporter un premier prix de comédie ; ils n’en obtiennent qu’un second. Tous démissionnent sur le champ.

« — Libre de toute entrave, avouera Charles Boyer, mon activité théâtrale sera sans cesse croissante. 

« Ma deuxième saison me voit créer au théâtre Antoine La Dolorès, avec Mary Marquet et Pierre Blanchar qui y remporte un des plus grands triomphes de sa carrière ; L’autre fils, au théâtre des Arts ; Le spectre de Monsieur Imberger, au théâtre Antoine ; Le loup de Gubbio, à la Grimace; Haya, à la Comédie des Champs-Élysées. » 

Dans le même temps, Charles Boyer tient un rôle d’acteur dans trois films différents : Chantelouve, en 1921, Le gril­lon du foyer et L’Esclave, en 1922.

Chantelouve est un drame psychologique comme savent si bien les faire, dans les années vingt, les maîtres de l’Art muet. Film plein de fraîcheur et de poésie, réalisé par Jean Manoussi, Le grillon du foyer transpose en images un conte de Charles Dickens. Le grillon du foyer mérite à Charles Boyer quel­ques éloges dans la presse parisienne et son nom apparaît dès lors plus important sur les affiches. Ainsi est-il tout naturellement de l’équipe de L’Esclave que dirige Georges Monca, le metteur en scène de Chantelouve. 

Désormais, le jeune acteur peut, tout à la fois, prétendre être un acteur de théâtre et de cinéma, bien que son goût penche plutôt pour la scène où son accent se fait de plus en plus parisien. 

On va le voir et l’admirer dans Charly, au Michel ; dans Le Bien-aimé, à la Renaissance ; dans Paname, de Francis Carco ; dans La Mar­che au destin, de Pierre Frondaie ; dans Le plaisir et Le lit nuptial, de Charles Méréo; dans Le Rubicon, d’Édouard Bourdet ; dans L’Homme d’un soir ; dans Simili, de Roger Marx…

Charly est, pour Charles Boyer, l’occasion de montrer à son entourage qu’il posséde toutes les qualités du parfait séducteur. Naît entre lui et Renée Falconetti – la future héroïne de la célèbre Passion de Jeanne d’Arc –, la seule amitié amoureuse que l’on puisse inscrire au palmarès intime de notre acteur figeacois… 

De l’avis de certains de ses amis, cette liaison n’a toutefois pas été unique. Reportons-nous, pour en savoir plus, aux mémoires de l’acteur Marcel Dalio (Mes années folles) se­lon lesquelles on trouvait fréquemment Pierre Brasseur, acteur de grand talent et noceur invétéré, au bar-restaurant du théâtre de la Potinière « en train de se livrer à sa distraction favorite : voler la dernière conquête de Char­les Boyero».

« – Les deux hommes n’avaient rien en commun (ou, plutôt si, des maîtresses, mais Boyer ne le savait pas). Boyer, déjà vedette grâce aux pièces d’Henry Bernstein, fréquentait des femmes entretenues dont les appartements devaient lui rappeler les décors dans lesquels il jouait. En réalité, il voy­ait dans sa vie privée les mêmes personnages que ceux qu’il incarnait à la scène. 

« Brasseur, avec son allure de Pierrot génial et débraillé, avait le sentiment, lorsqu’il séduisait une femme de Boyer, de porter un coup à celui qu’il compararaissait à un gérant d’im­meu­ble. 

« Parfois, Charles arrivait pendant que Pierre et moi étions là. — Tiens, voilà le Cocu ! s’écriait Brasseur. 

« Et il riait, et il en remettait. Il prétendait même que Charles demandait sans cesse à ses conquêtes : — Est-ce l’homme ou l’artiste que vous admirez ?o»

Mais revenons à nos moutons…ou plutôt à la carrière de notre jeune acteur : 

« — À l’orée de ma troisième saison théâtrale, se place un événement qui a sans doute fait gagner à ma carrière – jusqu’alors agréable, mais sans éclat – cinq ou six années de piétinement. Cela grâce à Pierre Fron­daie qui me confie le principal rôle de L’Insoumise, aux côtés de Vera Sergine et Mary Marquet. La pièce est un triomphe et attire sur moi l’attention des auteurs et directeurs.

« Après L’insoumise, c’est Le signe sur la porte, à la Renaissance, et Le voyageur, à la Chimère, qui me valent la visite d’Édouard Bourdet et d’Henry Bernstein. L’un me propose de jouer L’Homme enchaîné, avec Marthe Régnier, au Fémina ; l’autre, La galerie des glaces, avec Madeleine Lély, au Gymnase. Ma saison s’achève, on le pense bien, dans l’optimisme. »

Une anecdote à propos de L’Homme enchaîné : Charles Boyer reçoit, un soir dans sa loge, une admiratrice du nom de Madame Porché, en qui il reconnaît la célèbre Simone qui, quelques années auparavant, lui avait fortement suggéré de quitter le thé­âtre. L’acteur se voit ainsi remettre en édition de luxe, le texte intégral de La jeune fille aux joues roses avec la dédicace : « À mon ami Charles Boyer, en hommage et en réparation. »

Opinion émise par Robert de Beauplan à propos de notre jeune acteur, dans le supplément théâtral de L’Illustration : « son jeu spontané et élégant, son aisance, sa voix chaudement timbrée et cette communication de sympathie qu’il établit aussitôt entre le public et lui font regretter qu’on n’ait pas encore fait appel à lui pour la Comédie française, où sa place paraît marquée… »


1925. – Avec sa Galerie des glaces, Henry Bernstein, auteur, metteur en scène et épisodiquement acteur, apporte au jeune Charles Boyer la consécration. C’est avec cet­te pièce, qui tient l’affiche pendant plus d’un an, que celui-ci trouve son « rôle de prédilection ». 

C’est aussi le début d’une longue collaboration, et d’une longue amitié, entre Bernstein et Boyer. 

Se succédent alors à la scène : Félix, Le Secret et Le Venin, chacune de ces pièces tenant l’affiche de quel­ques mois à… plus d’une année. Charles Boyer s’intégrera ensuite à une troupe chargée de présenter les œuvres de Bernstein dans toute l’Europe ainsi qu’au Moyen-Orient.

 

1927. – Mais qui est donc Charles Boyer, cet acteur de théâtre et de cinéma qui ne cesse, à moins de trente ans, de figurer en lettres grasses sur les affiches parisiennes autant que de province ; qui se produit à Bruxelles aussi bien qu’à Beyrouth, à Copenhague aussi bien qu’au Caire ? 

Sur le plan professionnel, un acteur de grand talent, ceci est indéniable.

Sur le plan physique, un jeune homme séduisant, grand d’environ un mètre soixante-douze, de corpulence moyenne, por­tant aussi bien le complet trois-pièces que l’habit de soirée. Visage ovale, traits réguliers, lèvres sensuelles, yeux bruns – on devait dire un peu plus tard «de velours» –, cheveux sombres soigneusement lissés vers l’arrière, de part et d’autre d’une raie tirée bien droite.

Charles Boyer pourrait être banquier, médecin ou professeur. Il a le physique des gens qui sont conscients de leur propre valeur, mais qui ne souhaitent pas afficher ostensiblement leur milieu social et professionnel, sans pouvoir arriver véritablement à passer inaperçu. 

À vingt-huit ans, l’acteur est tout à la fois la jeunesse, la beauté, la culture et la réussite. Sa voie est désormais tracée : celle d’un grand artiste. Mais Charles Boyer, déjà entouré, flatté, admiré, qui ne compte plus ses amis, ses connaissances, ni ses admirateurs, reste comme il l’a toujours été : discret, peu bavard, un peu renfermé même. Il n’aime pas les grandes réceptions, les soirées de célébrités, les déclarations fracassantes.

Selon une étude graphologique réalisée quelques années plus tard – il approche alors de ses trente-cinq ans –, ce qui ressort principalement de son caractère c’est « une extraordinaire netteté d’esprit et de jugement, soutenue par une grande énergie, une volonté froide et calme, unie à une puissante activité intellectuelle et physique ».

Ses amis se nomment : Philippe Hériat, Pierre Blanchar, Pierre Brasseur, Mistinguett, Sacha Guitry, sans oublier Joseph Kessel et Maurice Chevalier.

Une question en valant bien une autre : Comment notre acteur s’y prend-il pour apprendre tous ces rôles le menant d’un théâtre à l’autre, d’un auteur à l’autre, d’une équipe à l’autre ? 

La réponse a été donnée par Philippe Hériat :

« – Quand Charles est sur le point de créer une nouvelle pièce, il disparaît complètement. Ses amis ne le voient pluso; il s’enferme ou va se promener tout seul dans les quartiers déserts. Et là, dans une véritable fièvre créatrice, il entre dans la peau de son nouveau personnage ; il n’est plus lui, il est l’anxieux de La galerie des glaces, l’amant maladif du Venin, ou le musicien cruel du Voyageur. 

« Il laisse imprégner tout son être par l’entité fictive qu’il est chargé d’incarner. Il vit dans cet état somnanbulique jusqu’à la fin de la « première ». 

« Ce n’est pas le moment de le déranger, ni d’aller l’entretenir de futilités, dans sa loge, entre deux actes. Il flanquerait à la porte le président de la république… 

« Il est nerveux, inquiet, et ne commence à se rassurer que lorsque, le rideau baissé pour la dernière fois, les acclamations viennent lui apprendre que le public a ratifié sa façon de comprendre son rôle. 

« Alors seulement Charles sort de son rêve, rentre dans la vie et redevient l’ami exquis qu’il est toujours en dehors de ces crises. »


Je pourrais vous parler longtemps encore de Charles Boyer, un homme vous l’aurez compris, que j’admire pour ses qualités et son talent artistique, pour sa vie également de fils, de mari et de père.

Je terminerai mon propos en indiquant que :

- 1927. est l’année du retour au cinéma de Charles, avec La ronde infernale, de Luitz-Morat,

- 1928. est l’année du tournage du Capitaine Fracasse, d’Alberto Cavalcanti,

- 1929. est, enfin, la première année « hollywoodienne » d’un enfant né trente ans plus tôt, à Figeac, dans une maison du boulevard Labernade.

Je vous remercie pour votre attention.

Guy Chassagnard

© Guy Chassagnard 2018