CONFIDENCES

Extrait de « Charles Boyer, profession : Acteur.         (Segnat Éditions).


CharlesMidAge


Nous ne saurions ignorer le portrait de Charles Boyer, que dressa en novembre 1959 la revue Cinémonde, sous le titre « Un monsieur qui a tenu dans ses bras les plus gran­des vedettes de l’écran », par le jeu des questions et des réponses :

– On dit que Carrousel conjugal (The Marriage-go-round), que vous jouez à New York a remporté un triom­phe. Est-ce fastidieux de jouer si longtemps ? 

« Oui, nous avons eu beaucoup de succès. Et nous continuons. Déjà 440 représentations. Ce serait fastidieux si le public ne changeait pas. Mais il est tout neuf à chaque représentation. Dans la salle il y a toujours quelqu’un, un ami pour qui on joue. Je joue tous les soirs pour quelqu’un de nouveau… »

– On dit que vous préférez le théâtre au cinéma ? 

« Oui, en comédien, je préfère le théâtre. A cause justement de ce contact humain avec le public. Mais j’ai appris à aimer le cinéma. S’il me manquait, j’en souffrirais. Mais on ne peut pas comparer. Je regrette toutefois de n’avoir pu jouer, pendant les bonnes années de ma carrière, plus de pièces françaises. A cause du cinéma qui m’a accaparé. Quand on est dans l’engrenage, c’est difficile d’en sortir. »

– On dit que vous avez décidé de changer d’emploi ?

« C’est vrai. J’ai pris notion de mon âge. J’aurai bien­tôt soi­xante ans (faux : il les avait déjà eus). Je ne me ferai pas faire d’opération esthétique et je ne porterai pas de perruque (faux : il en portait une aussi bien dans ses films que sur scène), pour tricher encore quelques années. C’est dans l’ordre des choses : je ne suis plus jeune. Mais je suis toujours un acteur. C’est cela que je veux prouver. 

On dit que vous avez l’intention de revenir faire du théâtre en France ?

« Il y a longtemps que j’en meurs d’envie. Tous les ans je viens faire un film en France. Mais du théâ­tre… Oh ouio! Je n’ai pas joué sur une scène parisienne depuis 1933 (dans Le bonheur). Vous pensez comme ce serait une fête pour moi. » 

On dit que vous menez une vie très tranquille à Hollywood ?

« Quand j’y suis, oui. Vous vous faites une fausse idée de Hollywood. On croit toujours que les acteurs sortent tous les soirs dans les lieux de plaisir pour faire la fête. C’est absolument faux. D’abord parce que Hollywood est un mythe géographique. Pour en sortir, il faut aller à Los Angeles, au moins. Les studios sont à 30 ou 40 kilomètres de là. Pour aller chercher un paquet de cigarettes, il faut prendre la voiture ; le magasin est à 3 ou 4 kilomètres. 

« Beverly Hills, le quartier des gens de cinéma, est une sorte de Neuilly-sur-Seine. Et la plupart des habitants y vivent comme tout le monde, vous pouvez me croire. Ils travaillent tous très dur et ont besoin de repos. Il ne faut pas se faire d’illusions… »

– On dit que l’amitié tient une place importante dans votre vie ?

« Exact. J’ai un véritable culte pour l’amitié sincère. Rien n’est plus nécessaire à ma vie d’homme. Quand je viens à Paris, j’ai la joie de revoir mes amis Philippe Hériat et Pierre Blanchar. Le temps que nous passons ensemble est toujours trop court. »

– On dit que vous êtes devenu américain ?

« Il y a trente ans que je vis en Amérique. J’ai vécu trente ans en France. Rien d’étonnant à ce que je me trouve chez moi dans les deux pays. J’ai eu le temps de m’acclimater aux U.S.A. et j’ai toujours été chez moi en France. »

– On dit que vous avez cessé de fumer ?

« C’est vrai. Songez que j’en étais arrivé à fumer une cigarette après l’autre. En tout, quatre paquets par jour. Il a bien fallu que j’y mette un stop. Cela a été très dur. J’ai craqué plusieurs fois. Maintenant je n’ai plus aucune tentation ; je m’en porte très bien. »

On dit que vous êtes un mari modèle ?

« Vous me flattez, je n’ose le croire. Mais je suis marié depuis vingt-cinq ans et je ne suis pas divorcé. Pourtant j’étais un adversaire acharné du mariage. 

« Sans doute ai-je trouvé la femme qu’il me fallait. Sans doute était-ce mieux qu’elle ne fasse plus de cinéma. »

– On dit que vous allez à la messe le dimanche ?

« Oui. Quand je suis à Paris, je vais à la Madeleine. Pendant un temps de ma vie j’avais oublié les croyances religieuses de mon enfance. J’y suis revenu en un moment grave de mon existence. Ma femme a failli mourir à la naissance de Mike. J’ai alors prié du plus profond de mon âme et j’ai fait vœu de croire si elle était sauvée. Elle a été sauvée… »

On dit que le succès ne vous a pas grisé?

« Oh ! Certes non. J’ai, je crois, un don : le sens de la mesure. Cela m’a beaucoup aidé à garder les pieds sur la terre. Non, le succès ne m’a pas grisé. Parce que je trouve qu’un homme digne de ce nom doit savoir dominer sa vie et sa chance. Je n’ai jamais été assez sot pour croire que les admiratrices aiment l’homme lui-même. Elles aiment un rêve, un personnage. L’homme qui se croit irrésistible, parce qu’il a des succès d’acteur, est ridicule. Je n’ai jamais été bouleversé par ce genre d’admiration…

« J’ai l’air calme et pondéré, mais je ne suis ni froid ni insensible. Je ne suis, non plus, ni extraordinaire, ni prétentieux. Je suis content d’avoir réussi, mais je mesure le succès à sa juste valeur. De plus, je me suis fabriqué une petite philosophie qui me sert bien. J’accepte avec sérénité le bon et le mauvais, parce qu’il faut bien, dans la vie, qu’il y ait du bon et du mauvais. Je n’ai pas d’histoires sensationnelles à raconter parce que je suis heureux… »

© Guy Chassagnard 2018